On dit que je suis fort malade Ami; j'ai déjà l'oeil terni Je sens la sinistre accolade Du squelette de l'infini Sitôt levé, je me recouche Et je suis comme si j'avais De la terre au fond de la bouche Je trouve le souffle mauvais Comme une voile entrant au havre Je frissonne; mes pas sont lents J'ai froid; la forme du cadavre Morne, apparaît sous mes draps blancs. Mes mains sont en vain réchauffées Ma chair comme la neige fond Je sens sur mon front des bouffées De quelque chose de profond Est-ce le vent de l'ombre obscure ? Ce vent qui sur Jésus passa ! Est-ce le grand Rien d'Épicure Où le grand tout de Spinoza ? Les médecins s'en vont moroses On parle bas autour de moi Et tout penche, et même les choses Ont l'attitude de l'effroi Perdu ! Voilà ce qu'on murmure Tout mon corps vacille, et je sens Se déclouer la sombre armure De ma raison et de mes sens Je vois l'immense instant suprême Dans les ténèbres arriver L'astre pâle au fond du ciel blême Dessine son vague lever L'heure réelle, ou décevante Dresse son front mystérieux Ne crois pas que je m'épouvante J'ai toujours été curieux Mon âme se change en prunelle Ma raison sonde Dieu voilé Je tâte la porte éternelle Et j'essaie à la nuit ma clé C'est Dieu que le fossoyeur creuse Mourir, c'est l'heure de savoir J'ai dit à la mort : Vieille ouvreuse Je viens voir le spectacle noir