J'ai été voir " Les deux orphelines " Au théâtre Saint-Denis l'autre soir Tout l'monde braillait, bonté Divine ! C'qui s'en est mouillé des mouchoirs ! Dans les loges, y'avait une grosse dame Qu'avait l'air d'être au désespoir Elle sanglotait, c'te pauvre femme Elle pleurait comme un arrosoir J'me disait : " Faut qu'elle soit ben tendre Pis qu'elle ait d'la pitié plein l'coeur Pour brailler comme ça à entendre Une pièce qu'est jouée par des acteurs " " Ça doit être une femme charitable Qui cherche toujours à soulager Les pauvres yables, les misérables Qu'ont frette pis qu'ont pas d'quoi manger " J'pensais à ça après la pièce En sortant d'la salle pour partir Pis, j'me suis dit : " Tiens, faut que je reste À la porte pour la voir sortir " Dehors, y'avait deux pauvres p'tites filles En p'tites robes minces comme du papier Leurs bas étaient tout en guenilles Y'avaient même pas d'claques dans les pieds Elles grelottaient, ces pauvres p'tites chouettes Elles nous d'mandaient la charité En montrant leurs p'tites mains violettes Ah! C'tait ben l'la vraie pauvreté Chacun leur a donné quec'cennes C'est pas eux autres, les pauvres enfants Qu'auront les bras chargés d'étrennes À Noël pis au Jour de l'An V'là-t'y pas qu'la grosse dame s'amène Les yeux encore en pamoison D'avoir pleuré comme une Madeleine Les p'tites lui demandent comme de raison : " La charité, s'il vous plaît, madame! " D'une voix qui faisait mal au coeur Au lieu de leur donner, la grosse femme Leur répond du haut de sa grandeur : " Allez-vous en, mes p'tites voleuses ! Vous avez pas honte de quêter ? Si vous vous sauvez pas, mes gueuses Moi, j'vas vous faire arrêter ! " Le monde, c'est comme ça La misère en pièce ça les fait pleurnicher Mais quand c'est vrai, c't'une autre affaire La vie, c'est ben mal arrangée