Le Parolier rencontre...
Réal V. Benoît

Quatrième partie : Un long silence





Le Parolier : Que s'est-il passé après ces trois années de succès ? Qu'est-ce qui vous a amené à vous éloigner du monde du spectacle ?

Réal V. Benoît : Je me sentais descendre dans les bas fonds. Mes contrats étaient vendus, sans que l'on prenne le temps de m'en informer, à une nouvelle compagnie de disque qui s'occupait d'artistes aux styles très différents du mien. Je ne faisais que des concerts de merde dans des hôtels de merde encadré par des orchestres de merde. Ce qui donnait, inévitablement, presqu'à chaque fois, de la merde !

Je me dévergondais inutilement devant des gens à moitié saouls qui gueulaient à m'enterrer lorsque je chantais et qui gueulaient tout autant lorsque je m'arrêtais. Des attroupements d'imbéciles heureux, comme il en existe malheureusement un peu partout. Et jamais je ne le referai, jamais plus... jamais, jamais !

J'ai donc, au beau milieu d'un concert, dans un endroit infâme, quitté le métier sans aucun regret. Alors que les abrutis criaient : " Qu'est-ce qui se passe " tabarnack ", il n'y a plus de musique icitte "ciboire" ?, j'ai remis ma guitare dans son étui, refermé le couvercle et j'ai dit à ma femme : " C'est fini. Je ne ferai plus de spectacle du reste de ma vie. Si les gens ne veulent pas écouter ce que j'ai à dire, s'ils préfèrent entendre autre chose ou si ce que je chante n'est tout simplement pas intéressant ! Pourquoi je continuerais à perdre mon temps dans des endroits aussi chiants remplis de gens aussi stupides ? Certainement pas et surtout pas pour de l'argent ! ". Il faut dire qu'à cette époque, je gagnais très bien ma vie dans les mines. J'avais un travail assuré pour longtemps et c'est d'ailleurs ces mêmes mines qui m'ont fait et me font toujours vivre depuis.

Mon gérant de l'époque me téléphonait pour se plaindre qu'il était difficile de travailler avec moi ! Je partais subitement sans demander mon reste, ou souvent, après une visite des lieux, je ne me présentais même pas sur la scène, laissant l'hôtel sans musique pour toute la fin de semaine. Je m'en foutais comme l'an quarante, et de lui aussi, qui ne se déplaçait même plus pour m'accompagner comme au début. Je me retrouvais partout tout fin seul à faire la dinde dans de trous perdus pendant qu'il recevait sa part chez lui bien pénard. Un jour, je lui ai répondu de ne plus s'en faire, que je mettais fin à l'aventure et que je ne redescendrais plus jamais à Montréal pour un spectacle.

Il faut dire aussi que le voyage commençait à me peser. Deux fois six cents kilomètres à toutes les fins de semaine sans résultat concret, sans aucun espoir d'en obtenir un jour, dans la boucane puante de clubs répugnants, remplis d'une bande de cons à moitié saouls ou gelés. Ça fini par user, même les plus coriaces.

Ce fut donc terminé pour moi, plus rien, rien, rien, rien... pour les quinze à vingt années qui suivront.




L.P. : Et pendant les vingt-cinq années suivantes, qu'avez-vous fait ?

R.V.B. : J'ai quitté la chanson en 1975. Cependant, dans le fin fonds de mon être, une petite flamme a continué à scintiller. Durant toutes ces années, j'ai toujours continué à vivre d'espoir et j'ai épié la moindre ouverture possible. Parallèlement à cette décision de quitter la chanson, il y avait celle de quitter la mine qui me trottait aussi dans la tête.

En 1978, je me suis mis à écrire des commerciaux pour la radio et la télévision de la région. Ces jingles étaient vendus pour des peanuts ! J'entendais mes textes et mes idées développés en son ou en image sur les ondes de la radio et de la télévision et j'en étais très fier. Cela me suffisait. Un jour, un de mes amis, vendeur de " gugusses " variées en Abitibi, me suggéra de m'associer avec lui et de produire des commerciaux à une plus grande échelle. Je composais et lui, les vendait. J'y ai donc adhéré et nous nous sommes lancés, tête première, dans la production de trente secondes pour les commerçants de la région. Et ça fonctionnait ! Nous avions obtenu une subvention du Gouvernement du Québec et de fil en aiguille, notre petit commerce a prospéré jusqu'au jour où nous avons dû nous y mettre à temps plein. J'ai cru à ce moment que je pouvais définitivement quitter la mine.

Nous produisions maintenant des commerciaux sur une plus grande échelle avec notre propre équipement et tout semblait baigner dans l'huile. Je passais beaucoup de temps à composer de la musique et à les enregistrer sur ruban. Lors de mes temps libres, j'apportais mes compositions en studio et nous en effectuions les arrangements. J'espérais trouver le morceau idéal qui me sortirait de ce nouveau travail qui ne me plaisait pas énormément et me ramènerait à nouveau à l'avant-scène du show-biz québécois.

Je me souviens que j'ai travaillé quelques chansons nouvelles à cette époque. J'avais présenté une chanson nommée " Abitibi-Témiscamingue " lors d'un concours à CKRN. Celle-ci fut refusée sous prétexte que j'étais un professionnel. Il va s'en dire que je fus très déçu, mais c'est tout de même une chanson que j'ai insérée dans mon répertoire et celle-ci fera partie de mon prochain album, le quatrième.

Cette aventure a duré deux ans. En 1980, au bout du rouleau et avec aucun sous en poche, j'ai dû me rendre à l'évidence que je devais tout laisser tomber.



L.P. : Suite à l'abandon de la publicité, qu'avez-vous fait ?

R.V.B. : Je me suis retrouvé sans travail et bourré de dettes. Je suis donc devenu arpenteur pour une mine au Nord du Manitoba. J'ai signé un contrat pour une durée de cent jours. Cent jours parti de la maison, sans contact avec les tiens à part le téléphone une fois par semaine alors que tu n'avais jamais quitté ton entourage de ta vie ! J'ai eu toute la misère du monde à m'adapter à cette nouvelle situation. Suite à diverses négociations, ma femme est venue m'y rejoindre et nous y sommes restés deux ans.

Par la suite, j'ai fait plusieurs contrats et je me suis déplacé un peu partout à travers le Canada et nous nous sommes retrouvés à Polaris, la mine la plus au Nord du pays. Il fallait effectuer l'alignement d'un concasseur à près de 500 pieds sous terre dans le permafrost et installer un convoyeur jusqu'à la surface pour extraire une vaine de plomb. Ensuite, je me suis retrouvé à Yellowknife pour un contrat de deux ans. Ce fut deux années magnifiques dans un pays où le soleil ne se lève que quelques heures par jour durant l'hiver et ne se couche jamais durant l'été. Et j'ai été par la suite aux Iles de la Madeleine, à Chibougamau, Val d'Or et finalement à Rouyn-Noranda. À Rouyn, j'ai obtenu un poste de coordonnateur en santé-sécurité et ressources humaines dans une mine à 24 kilomètres de chez-moi. J'occupe ce poste depuis près de dix ans maintenant.