Le Parolier rencontre...
Réal V. Benoît

Troisième partie : Cinq piasses





Le Parolier : Il s'ensuit le second album, le cinq piasses. Celui-ci fut réalisé à votre goût, je crois, et mieux distribué. Est-ce que les choses ont changé à ce moment ? Parlez-moi de ce disque.

Réal V. Benoît : Mon deuxième album fut réalisé de façon plus sérieuse aux studios de Denis Pantis pendant une période d'environ une semaine. Le soir, j'étais en spectacle à la Butte à Mathieu dans les Laurentides et la nuit, en studio. Avec le groupe Octopus et Denis Lepage (chef d'orchestre), nous avons passé des nuits entières à travailler et enregistrer. Cet enregistrement m'encourageait, nous avions une équipe complète, de vrais musiciens, une nouvelle compagnie de disque ainsi qu'une nouvelle compagnie de distribution. On me disait : "Il faut que cette fois, nous ayons un excellent produit, parce que dehors, les gens t'attendent avec une brique et un fanal". Juste d'entendre "Il nous faut un excellent produit" ça m'inspirait confiance et ça me suffisait amplement.

Un soir, mon ami Jacques Michel, me fit la surprise d'assister à mon spectacle à la Butte à Mathieu. Il vint par la suite en studio avec nous pour y passer la nuit. Il fait d'ailleurs des voix sur "Les femmes et l'mariage", "Où allons-nous" et "Arrête ta terre".

Lors de l'enregistrement de l'album, j'ai découvert plein de choses que je trouvais fascinantes. J'avais énormément de difficultés à comprendre et à m'expliquer comment les gens pouvaient gagner leur vie de cette façon. Pour moi, la musique avait toujours été un passe-temps, un " à côté " de la vraie vie, qui consistait à travailler pour gagner son pain, à ramasser de l'argent pour survivre. La musique, c'était pour s'amuser s'il nous restait du temps. Pour tous ces gens, c'était la vie de tous les jours. Pour moi, ce n'était que des vacances et de l'amusement.

À la fin de la semaine, les vacances terminées, je revins à la maison pour reprendre le travail. Le vrai travail dont je te parlais tantôt. Ce n'est que quelques temps après que j'ai reçu encore une fois par la poste et que je vis pour la toute première fois cette fameuse pochette du cinq piasses et que j'entendis pour la toute première fois le produit fini. Produit qui cette fois me satisfaisait pleinement. Rappelle-toi que j'avais aimé le premier album, donc imagine-toi celui-là !

Les stations de radio ont commencé à jouer le disque et ma carrière a semblé prendre son envol et ne plus vouloir s'arrêter.



L.P. : J'ai entendu dire qu'il y a eu une polémique autour de la pochette ?

R.V.B. : Un jour, j'ai reçu un téléphone de mon gérant qui m'expliquait l'idée de la pochette : " Tu prends un cinq piasses, tu remplaces la face de la reine par la tienne, tu plies le cinq piasses en deux et voilà, tu tiens dans les mains une copie de la pochette de "Revoilà Réal V. Benoît". J'avoue que l'idée ne m'a pas déplu et que même, je l'ai bien aimée.

Tout à coup, la G.R.C. a exigé que nous retirions, dans un délai très court, tous les disques des tablettes de la province. La reproduction de l'argent sur la pochette ou pour une autre raison, était défendue. Les disques furent donc retirés du marché et remplacés à la hâte par une nouvelle pochette représentant seulement un chapeau de mineur dessiné à la main par un inconnu. Il fallait faire vite et profiter du remous pour vendre encore plus de disques. Moi, ça me passait cent pieds par-dessus la tête ! Je n'ai pas perdu un cent noir dans toute cette saga puisque je n'ai jamais reçu une maudite cenne noire des trois albums que j'ai mis sur le marché, G.R.C. ou pas !

Ma vie à cette époque était magnifique et je croyais être parti pour la gloire. Je croyais avoir enfin réussi, avoir percé et faire finalement parti du show-business québécois. Cette période fut la plus belle de toute ma carrière, elle a duré environ trois ans. Je me suis souvent demandé si ce que j'avais vécu ne reflétait pas, ce qui était à l'époque, une vraie vie de célébrité québécoise. Les talents apparaissent et disparaissent si rapidement, encore de nos jours, que des fois je me demande si ce que j'ai vécu, n'aurait pas été autrement quoi que l'on fasse.