Le Parolier rencontre...
Réal V. Benoît

Deuxième partie : Voilà Réal V. Benoît




Le Parolier : À 27 ou 28 ans, un imprésario de Montréal vous contacte pour vous demander de venir enregistrer un démo.

Réal V. Benoît : J'avais exactement 27 ans. Après son coup de fil, je suis parti pour la grande ville de Montréal. Je ne connaissais absolument rien de cette ville. J'y étais allé vers l'âge de 18 ans avec mon ami Guy et je me souviens d'une carte griffonnée à la main par son frère qui y avait déjà été et en était revenu vivant ! Sa carte ne contenait qu'un tracé rectiligne qui nous indiquait ce qui semblait être le seul et unique chemin pour nous rendre au Pont Jacques-Cartier que nous devions traverser pour rencontrer son père à Longueuil. Ensuite, j'y suis retourné une deuxième fois pour mon voyage de noce. J'ai donc récupéré cette carte et j'ai suivi le même chemin sans y déroger d'une seule rue !

Donc, suite à l'appel, je me suis rendu à Montréal où j'ai été accueilli à bras ouvert par l'imprésario. Il me parla longuement de ce qu'il projetait de faire avec moi. Il me raconta que ma matière se prêtait mieux à un album qu'à un 45 tours et qu'il désirait organiser une séance d'enregistrement. Il m'a alors remis des bobines et des disques à écouter afin de mieux savoir le type de disque qu'il désirait produire. J'étais aux oiseaux, je l'aimais, je flottais et rien ne pouvait me sortir de cet état second et ce, jusqu'à ce que je reçoive l'invitation pour l'enregistrement d'un démo de meilleure qualité fait avec des musiciens professionnels afin de l'offrir aux maisons de production.



L.P. : Parlez-moi de cette session qui a eu lieu dans les studios de Marc Hamilton. Est-ce que l'on vous avait promis une parution sur disque ?

R.V.B. : Dans un délai très court, suite aux promesses tenues par cet imprésario, je me suis à nouveau retrouvé chez lui à Montréal pour une fin de semaine. La première journée, on avait planifié de rencontrer un musicien " professionnel " pour une journée complète de pratique pour l'enregistrement projeté le lendemain. Ce type devait arranger mes chansons, y ajouter des petits solos afin d'embellir le tout.

Le lendemain, nous nous retrouvons chez Marc Hamilton qui venait de connaître un énorme succès avec "Comme j'ai toujours envie d'aimer". Nous étions donc dans son sous-sol à pratiquer avec mon musicien de la veille ainsi qu'avec Michel Bigué, un journaliste-photographe à Écho-Vedettes. C'est d'ailleurs lui qui a publié le tout premier texte sur moi dans un journal. Je dois spécifier que celui-ci n'avait que trois lignes... on signifiait que le journaliste avait travaillé à un enregistrement pour un nouvel artiste qui arriverait bientôt. J'étais le seul au monde à savoir que c'était de moi qu'il s'agissait !

Nous avions donc passé toute la journée à enregistrer environ seize chansons avec mon gérant à la console. J'ai été très impressionné de l'équipement que possédait Marc Hamilton et tout aussi emballé des résultats. Je me souviens très bien de m'être baladé le long d'un boulevard en rêvant des changements qui se produiraient dans ma vie qui était, à l'époque, plutôt tranquille. Je suis donc revenu chez moi plein d'espoir et avec plein de choses merveilleuses à raconter.


L.P. : Étiez-vous sous contrat ?

R.V.B. : J'avais signé un contrat lors de mes visites précédentes. Ce contrat n'était ni pire, ni mieux que ceux signés par les autres artistes. C'est le genre de contrat de cinq pages par chanson, écrit tout petit et que vous ne lisez pas de toute façon ! Et par la suite, vous vous dites que vous auriez dû, car vous avez légué la moitié de tous vos gains et ce, pour l'éternité... sans recours et sans possibilité de retour en arrière. Certains de ces contrats concernant mes droits d'auteurs sont transmis aux descendants des signataires !!! Je suis donc encore enchaîné à ces papiers et ce, jusqu'à ma mort. De toute façon, j'aurais signé n'importe quoi afin que mes compositions sortent de ma cave et c'est exactement ce que j'ai fait ! Je ne connaissais rien des procédures et je m'en foutais royalement. J'étais prêt à tout pour me faire connaître, sans me soucier des conséquences.

L.P. : À votre retour à la maison, après quelques mois, vous avez eu la surprise de recevoir un colis contenant 25 longs-jeux qui venaient directement des rubans de pré-production. Quelle fut votre réaction ?

R.V.B. : Quelques semaines après mon retour à la maison, j'ai reçu par la poste une boîte contenant vingt-cinq albums, tous bien emballés, de mon premier disque intitulé : " Chanson pour mineurs et adultes " par les productions " Tout Croche ", enregistrement stéréo " phase 2 " (ce qui signifiait la voix sur un côté et la musique de l'autre). Celui-ci était distribué par Polydor, qui était une compagnie bien cotée à l'époque. Pourquoi cette approche ridicule ? Je ne le sais pas, je ne l'ai jamais su et je ne le saurai probablement jamais ! Comment est-ce qu'un imprésario sérieux et une compagnie de disque à la réputation mondiale peuvent-ils accepter, produire et mettre en marché un disque aussi pourri ? Ce n'était pas pour exploiter l'artiste et pour s'enfuir avec l'argent ! C'était tout le contraire, on a fabriqué un produit qui n'était ni potable, ni écoutable et ni jouable en ondes ! C'est tout à fait incompréhensible. Après un recul de trente années, je ne comprends toujours pas !

À cette époque, lors de sa sortie officielle, j'étais heureux et euphorique. Je me souviens de cette journée comme si c'était hier. Il faisait très beau, je revenais de mon travail à la mine et ma femme m'a remis ce colis qu'elle était allée chercher au bureau de poste. Je l'ai écouté une première fois et j'avais trouvé que c'était extraordinaire. Ce soir là, j'ai forcé ma femme et cinq de mes proches à l'écouter avec moi ! J'étais si heureux, je ne me reconnaissais plus. Je me présentais chez eux, sans qu'ils en aient vraiment le choix et je les obligeais à écouter ce chef-d'oeuvre. Les uns après les autres... Roger, Luc, François, Aurèle et Gaétan, ont dû subir le même sort. Je ne me rendais pas compte que ce disque était si mal foutu. J'avais travaillé si fort pour en arriver là, j'avais passé tellement d'heures de pratique et je l'avais si ardemment voulu que j'en aies des oeillères et les oreilles complètement bouchées. Et j'avoue que je les ai eu bouchées pendant un bon bout de temps.

Je me suis rendu compte du désastre bien plus tard lorsque j'ai fait le tour des stations de radio de Montréal et du Québec. Les annonceurs ne voulaient pas faire jouer les disques et cela me peinait beaucoup. Je ne comprenais pas et j'ai cru, à tort, qu'on me rejetait moi et mes chansons. Je me souviens d'un argument percutant entre mon gérant et Michel Jasmin qui débutait à C.J.M.S. et qui disait droit devant moi sans se gêner : " Je ne vais jamais faire jouer cela, jamais... tu m'entends ? " et sans donner plus d'explication. J'ai haïs ce monsieur pour m'en confesser ! Aujourd'hui, je lui ai pardonné.

Ma carrière était donc hors contrôle. Il n'y avait pas de plan d'attaque, tout était fait à l'aveuglette. On courait partout comme des poules sans têtes sans savoir où nous allions et où cela allait nous amener.

Ce n'est que lorsque je récitais mes textes ou interprétais mes chansons en spectacle sur scène ou à la télévision que les gens semblaient m'apprécier, moi et mes chansons. J'arrivais avec un nouveau style, des textes uniques et très différents. J'étais à l'aise devant le public et je suis devenu en très peu de temps fort en demande.

J'ai toujours raconté que si à l'époque, j'avais obtenu le support accordé aux autres artistes, je serais peut-être resté et ma vie aurait été fort différente. J'en veux et j'en voudrai toujours à ceux qui m'ont fait cela, je crois que je ne le méritais pas. Si seulement il y aurait une bonne raison à toute cette rocambolesque aventure ! Il faut dire que cette aventure a aussi été heureuse et intéressante du point de vue humain. J'ai vécu bien des choses que peu de gens auront la chance de vivre.


L.P. : Votre disque était donc mal fait, avait un mauvais son et personne ne voulait le jouer. Et pourtant... le succès était au rendez-vous ! Que s'est-il passé ?

R.V.B. : Oui ! Mon disque était très mal fait ! Personne ne voulait le faire jouer nulle part ! Cependant, nous en faisions la promotion à travers toute la province de Québec. Nous suivions la promotion régulière de Polydor. Il y avait des gens qui nous recevaient pour parler et pour voir mon " attricure " de mineur. J'étais, il faut l'avouer, intriguant.

À plusieurs endroits, j'ai pu m'exprimer live, MOI, seul à la guitare. Je pouvais, MOI, seul, donner une meilleure performance que le disque. MOI, avec mes dires, mes agissements, mes racontages, mes attitudes, ma facilité de communiquer... je défonçais toutes les portes !

La télévision, toujours aux aguets de la moindre nouveauté, a sauté sur moi comme un chien après son os, sans lâcher pour trois années consécutives. J'ai tout fait ce qu'il y avait d'émissions possibles de faire sur toutes les chaînes existantes de Montréal, Québec et Sherbrooke. Je me " garrochais " comme une queue de veau, sans réaliser ce qui se passait et sans rien y comprendre. Comme tu vois, le succès s'est créé, autour de MOI !

Lorsque j'ai présenté, à l'émission " Appelez-moi Lise " en direct à Radio-Canada, le poème " Au fond d'nous autres " et la chanson " Les baveux ", plusieurs journalistes, commentateurs, annonceurs et producteurs constipés du show-business ont ouvert grands leurs yeux et ont réalisé qu'il y avait peut-être quelque chose !

Voilà pourquoi le succès était au rendez-vous. À cause de MOI, MOI et encore MOI ! MOI et mes performances " live " où écorché vif, je vomissais mes textes, je mettais mes tripes sur la table. MOI, au plus profond du fond de mon moi-même, avec ma conscience et ma rage du survivant d'un système d'exploitation capitaliste dans lequel nous vivions à l'époque et que nous vivons toujours aujourd'hui.