Le Parolier rencontre...
Maryse Letarte

Quatrième partie : En dedans




Le Parolier : Entre "Rita-Rita" et "En dedans", il s'est déroulé plusieurs années. Il y a eu le décès de votre père qui a influencé votre dernier album. Que représentait votre père ?

Maryse Letarte : Encore aujourd'hui, je suis incapable de dire ce que représentait mon père. C'est évident que de le perdre a motivé la production de l'album "En dedans". Je me suis sentie obligée de partir le chantier sans avoir reçu l'endossement d'une compagnie de disque ou quoi que ce soit. J'avais besoin de faire cet album-là et je l'ai fait.

Entre les deux albums, je suis retournée à l'école. Je me suis cherchée un peu. Je n'ai pas été satisfaite de ce que m'apportait personnellement ce métier, je ne trouvais pas l'expérience enrichissante. À mon grand étonnement, la musique n'occupait pas une si grande place que ça dans le métier et ça m'a déçue. J'ai décidé de tout lâcher. La compagnie ferme, le disque ne marche pas fort... j'arrête ! J'suis allé chercher ailleurs. Je suis retournée à l'école en sciences et naturellement, j'ai continué à écrire des chansons et à faire des démos.

Les expériences comme la maladie de mon père et de le perdre ont été des moments où j'ai eu besoin d'écrire beaucoup. Je me suis rendue compte qu'écrire m'aidait et m'apportait énormément. C'était un réflexe tout en étant une expérience enrichissante, ça avait du sens en soi. Je suis revenue naturellement à la chanson.


L.P. : Le décès de votre père a donc été un élément moteur à la production de votre album "En dedans" ?

M.L. : Oui. Certains sentiments sont trop forts pour être absorbés et on doit les transposer en quelque chose qui nous libère. Il y en a qui écrivent, d'autres qui font autre chose. Moi, j'avais besoin d'exprimer tout ça sous la forme de chansons. On écrit des chansons en fonction de ce que l'on vit. Lorsqu'on vit des choses intenses, on écrit des chansons plus intenses !

Ça a été un élément qui a fait en sorte que j'ai décidé de devenir indépendante, de faire une auto-production, d'arrêter d'attendre après une compagnie de disques, de laisser faire le milieu et de me dire : "Je vais m'arranger moi-même". C'est un projet et une expérience personnelle. Ce sont des chansons qui me tiennent à coeur et j'ai besoin de communiquer ça aux autres. De cette façon, ça me réconcilie avec le métier.

Je trouve que je suis sur la bonne voie, ça va bien. J'ai un bon public, je fais des spectacles, j'ai des bonnes réactions et l'album se vend. J'ai eu une mauvaise expérience au début et j'ai mal jugé ce que c'était. Tu n'as pas besoin de faire de singeries, de devenir un amuseur public, être ce que tout le monde voudrait que tu sois pour faire ce métier-là. Tu as le droit de faire à ta façon et c'est ce que je fais aujourd'hui.



Aux Francofolies de Montréal en juillet 2002.

L.P. : Sur l'album "En dedans", on constate que vous avez touché à tout : auteure, compositeure, interprète, réalisateure, arrangeure, joué la majorité des instruments, etc.

M.L. : Oui, c'est vrai que j'aurais pu engager des gens mais quand on est déjà dans sa bulle, dans son univers et qu'on ne peut facilement partager cela avec des gens de façon professionnelle... j'ai donc choisi de rester le plus seule possible pour réaliser l'album pour ne pas corrompre le sentiment initial, pour ne pas me laisser influencer. Je me dis que si on est capable d'aller jusqu'au bout de la démarche artistique, il me semble que l'on obtient quelque chose de plus intègre, de plus vrai. Ça dépend bien sûr du projet qu'on a entre les mains... Mais d'avoir fait l'album moi-même me rend doublement satisfaite.

L.P. : Le titre de l'album : "En dedans" nous porte à croire qu'il est introspectif. Les critiques disent parfois que Maryse Letarte est un peu timide. Comment voyez-vous ça ?

M.L. : Timide... C'est moi qui ai fait l'erreur d'aller dire ça un jour... C'est le syndrôme du "copy-paste". Non, je ne suis pas vraiment timide. Peut-être réservée, mais encore là... je suis assez impudique pour certains sentiments que je véhicule dans mes chansons. Je suis peut-être moins "mise en marché" que la plupart des artistes, je ne sais pas. Personnellement, j'ai choisi de ne pas jouer la "game", de ne pas être "fake", de ne pas "flasher" pour les Kodaks lorsque je ne le sens pas. Mais je fais la même promotion que tous les artistes, il me fait plaisir de faire des entrevues. Mais je n'y vais pas juste pour faire de la publicité car je trouve ça déprimant... Je prends chaque entrevue comme une conversation sincère.


MusiMax - 26 novembre 2002

L.P. : Lors de l'émission "Studio TV5", en entrevue avec Michel Rivard, on vous demandait si vous désiriez faire carrière de cette façon encore longtemps. Vous avez répondue : "Pas nécessairement de cette façon-là".

M.L. : Oui... J'ai de la misère à me projeter dans l'avenir. J'ai d'autres disques à faire, ça c'est certain. J'écris beaucoup et des fois j'ai l'impression que ça pourrait être autre chose que des chansons. J'ai l'impression qu'un moment donné je vais bifurquer et que je vais faire différents projets.

C'est difficile de voir plus loin car j'ai l'impression que c'est mon premier disque. Si j'avais fait trois ou quatre disques, je me dirais sûrement que j'en ai pour "X" temps à faire ça... mais comme c'est le premier... Ça fait déjà quelques spectacles que je fais, j'ai écrit de nouvelles chansons et plusieurs personnes me demandent : "Ça va être sur ton prochain disque ces chansons-là ?". C'est comme si le prochain disque s'était mis en chantier sans que je le veuille. Il y a un processus d'enclenché, je le vois... je fais carrière et j'ai un peu de misère à le croire. La première fois, j'ai fait un disque et j'ai arrêté dix ans. Un nouveau disque, un autre arrêt de dix ans ? Mais non, ça a l'air de rouler...


L.P. : On constate que le disque ne joue pas beaucoup à la radio. Est-ce que les salles se remplissent, est-ce que votre nom commence à circuler ?

M.L. : C'est très long avant de se faire connaître. Le public grandit, la réaction est bonne. À chaque spectacle, il y a toujours plusieurs personnes qui viennent me parler après pour me dire à quel point ils ont aimé ça ou bien ils m'écrivent sur le web. La fois suivante ils amènent d'autres personnes avec eux pour me faire découvrir. J'ai le genre de carrière des auteurs-compositeurs-interprètes un peu marginaux. Mais moi, les artistes que j'admire ont des carrières de ce style-là. Si tu regardes des artistes comme Tori Amos ou Paula Cole, c'est très marginal, mais les États-Unis c'est tellement grand qu'elles ont de superbes carrières. Ici, il y a Jorane dans ce genre-là... ça a été très long avant qu'elle se fasse connaître, elle a été chercher les gens un à un. Elle ne tourne pas à la radio... Mais tu ne peux pas dire que Jorane n'a pas une belle carrière ! Moi, c'est le genre de carrière que je souhaite avoir.

L.P. : Vers quoi s'orientent vos nouvelles chansons ?

M.L. : Au niveau des paroles, c'est dans la continuité, c'est ma vision de la réalité. Ça va juste peut-être être un peu plus varié. Au niveau du style musical je n'ai encore rien décidé. C'est encore en période de gestation. En spectacle je fais mes nouvelles chansons piano et voix seulement.

L.P. : Comment composez-vous vos chansons ?

M.L. : Au quotidien j'accumule des notes dans un carnet. Mais pour écrire une chanson, il faut que je puisse m'asseoir et savoir que j'ai toute la vie devant moi. Il ne faut pas que j'aie un rendez-vous à trois heures et devoir arrêter l'écriture en plein milieu. Je vois l'écriture comme un accouchement dans le sens que tu ne peux pas t'arrêter en plein milieu, il faut que tu puisses aller jusqu'au bout. Quand je passe en mode écriture, il ne faut pas que j'aie de limite de temps et il ne faut pas que j'aie de limites dues à l'instrument non plus. Je préfère débuter sans instrument, je m'enregistre vocalement ou j'écris les notes en solfège. Et lorsque tout est avancé, les paroles et la musique, je vais pouvoir choisir un instrument et harmoniser.

L.P. : Pour votre spectacle " En dedans ", vous êtes entourée de musiciens ayant une excellente réputation... Mario Légaré, Rick Haworth et Sylvain Clavette. Comment avez-vous repêché ces gens-là ?

M.L. : En allant enregistrer l'émission de Michel Rivard "Studio TV5" ! J'ai été reçue comme une reine et Mario Légaré n'avait que des compliments à faire sur mon album et sur moi. Mario, j'admire ce qu'il fait depuis que je suis toute petite ! Ça me faisait drôle, j'avais de la misère à y croire... Les musiciens avec lesquels je jouais venaient de partir en France avec France D'Amour et j'étais à la recherche de nouveaux musiciens. J'ai demandé à mon agent de leurs demander s'ils seraient intéressés et à ma grande joie, ils l'étaient ! Ce sont des gars ouverts dans le sens qu'ils ne se disent pas : "Non, elle n'est pas rendue assez loin" ou "On n'est pas de la même génération". Ce sont des gens qui aiment la musique... s'ils aiment les chansons et la musique qu'ils ont à jouer, ça les intéresse. Je sens tout l'amour que ces gens-là ont pour la musique sur scène, c'est incroyable... Je dois ça à Michel Rivard qui m'a invité à son émission. J'ai eu un bon timing car c'était la dernière émission de "Studio TV5", Sylvain venait de terminer sa tournée avec Daniel Boucher, etc.

L.P. : Comment voyez-vous les nouvelles technologies d'aujourd'hui, par exemple les MP3 ?

M.L. : Je suis ambivalente face à ça. Y'a des jours où je me dis : "C'est super". D'autres jours : "Qu'est-ce qu'on va faire ?". Y'a toujours eu des solutions ! Y'a des moments, je me dis que ça intéresse certaines personnes à la musique qui peut-être n'auraient pas pris la peine d'écouter, peut-être qu'elles sont à l'affût de nouvelles choses et qu'elles vont tester la chanson et que si elles aiment, elles vont acheter. Y'en a qui me jurent que ça fait vendre plus de disques alors qu'on entend les compagnies de disques nous dire que les ventes sont en chute libre. C'est sûr que je suis sensible aux droits d'auteurs, faut être conscient que c'est une question de survie. Mais comment faire respecter ça sans brimer la liberté des gens ?

L.P. : Et un site comme "Le Parolier" qui offre des textes que les gens peuvent imprimer ?

M.L. : Moi, ça ne me pose pas de problème. Mais c'est facile pour moi de trouver ça "super cool" car au stade où j'en suis... Je suis fière d'avoir mes textes sur le site "Le Parolier", je suis fière d'avoir mes photos sur le site de Michel Parent (QuébecPop), je suis fière que les gens véhiculent mes chansons le plus possible. Je veux les faire connaître ! Par contre, je suis pour le fait que l'on doive demander des autorisations à l'artiste car il se peut qu'une personne ne veuille pas s'associer à quelque chose.

L.P. : Comment voyez-vous la santé de la chanson au Québec ?

M.L. : Moi, je me dis : "Tant qu'il y a de la nouveauté, de nouveaux styles qui arrivent et qu'on chante en français, en québécois, je crois que la chanson est santé." Y'a bien des choses que j'entends autour de moi et dont je suis fière et qui nous représentent bien. En ce moment, ça chante beaucoup en français et on ne peut pas dire qu'on soit vide de sens comme certains produits américains.

L.P. : Je vous remercie d'avoir accepté l'invitation.

M.L. : Ça m'a fait plaisir.