Le Parolier rencontre...
Jérôme Lemay

Troisième partie : La carrière solo (1974 - )




LP - Suite à la séparation des Jérolas, on a l'impression que la carrière de Jean Lapointe a pris un essor tandis que la vôtre...

JL - Pas au début. Au départ, ça donnait l'impression que c'est moi qui montait. Jean avait de gros problèmes de santé à ce moment-là. Il a fait le film "Tout feu tout flamme", si vous le regardez... Il est venu bien à terre. J'ai eu peur pour lui, je me disais : "Il ne passera pas au travers". Il donnait l'impression d'être au coton, au bout. Bien non, il s'est replacé et il est allé voir les grosses firmes. Il est entré avec Guy Latraverse et Jean-Claude L'Espérance. Il est allé chercher les gars qu'il fallait et avec son talent, il a eu le courage de se reprendre en main, d'entrer chez les A.A., des rester abstinent. C'est à ce moment qu'il a monté en flèche. Il s'est servi de son alcoolisme en le déclarant et ça a été très sympathique vis à vis du public. Avec tout cela, ce n'est pas surprenant qu'il soit monté si haut et ait connu autant de succès.

LP - Comment vous êtes-vous senti suite à la séparation ?

JL - Je me suis senti tout seul... Mais, j'ai continué à écrire des chansons et je me suis fait monter des numéros. C'était quand même bien. J'ai fait des tournées, j'avais mes musiciens. L'erreur que j'ai fait a été de garder le même gérant qu'à l'époque des Jérolas. Lorsque tu changes de planète, il faut que ce soit au complet ! Jean a tout changé ! Une autre erreur est que j'ai voulu remplacer les deux en spectacle, c'est-à-dire, faire de la chanson et remplacer le comique, faire de la comédie et des imitations. Il aurait peut-être été préférable de faire que de la chanson ? Les gens me le disaient : " hante tes chansons, t'es pas obligé d'être comique !". Mais je ne le sentais pas, je voulais faire rire le monde.


Mais j'avais quand même quelques spectacles, j'ai fait des commerciaux comme "L'orange de Valence est remplie de saveur". J'ai gagné le Coq D'Or en 1975 pour cette publicité de Tang. J'ai fait quelques films aussi comme "La Postière" de Gilles Carle. J'ai toujours vécu du showbusiness. J'ai aussi fait de l'aviation, mais c'est un side-line, un hobby. J'aime m'occuper des passagers, aller aux chutes Niagara...


LP - En 1992, vous avez refait les Jérolas. Qu'est-ce qui a amené cette réunion ?

JL - Ça faisait dix-huit ans que l'on ne se parlait plus Jean et moi et ce, pour d'excellentes raisons. Le gérant et moi avons poursuivi Jean pour des bris de contrats. Nous sommes allés en cour et nous avons gagné. Jean n'a pas aimé ça et c'est normal. Notre relation a gelé, ça a fait une glace épaisse !

Dix-huit ans après, j'appelle Jean Lapointe en lui disant : "J'ai le film du Ed Sullivan Show que l'on a fait !". Nous sommes allés prendre un café ensembles par la suite. Après quelques semaines, Jean m'a offert de faire le téléthon. Nous sommes redevenus amis et il m'a offert de participer à son nouveau spectacle et ça a duré quelques années. Nous avons fait quelques émissions de télévision, un disque et ainsi que plusieurs galas.


LP - Qui est Jérôme Lemay aujourd'hui, que fait-il ?

JL - J'ai un nouveau spectacle où je raconte mon de façon humoristique et les gens en apprennent beaucoup. Je parle de l'évolution de la chanson québécoise, américaine et française. Je fais quelques imitations, mais jamais je ne les fais pour rien ! Lorsque j'imite, c'est que j'ai un bon prétexte, une raison pour la faire. Je parle du genre de chansons qu'on faisait à l'époque, comme par exemple, les chansons religieuses tel "J'ai prié la Madonne". Je raconte des aventures, des anecdotes, des gens qui ont évolué en même temps que nous et dont le public ignore l'histoire. Il y a aussi quelques surprises ! Je fais Tom Jones. Je suis fou en Tom Jones, à mon âge, je pense que je suis plus fou que l'original ! Je brasse la guitare un peu à la Chet Atkins. Bref, c'est un spectacle varié qui est amusant du début à la fin.

LP - Écoutez-vous encore aujourd'hui ce qui se passe dans le domaine musical ? Avez-vous encore l'oreille tendue ?

JL - Oui je le fais mais je suis bien déçu. Ce qui me déçoit c'est le râlage, le criage et le braillage. Pourquoi râler ? Je ne sais pas, ce n'est pas chanter ça... quand tu entends du Nat King Cole, du Dean Martin, du Yves Montand, du Michel Legrand, du Perry Como, du Frank Sinatra... ça c'est chanter !

LP - Y en a-t-il qui tirent leur épingle du jeu dans le lot ?

JL - Oui, il y en a plusieurs que je trouve très bon. Mais, à la radio, tu n'entends que ce que tu n'aimes pas. Je n'écoute pas beaucoup la radio. Parfois, je vais voir à CKMF, CKOI, CITÉ, Radio-Canada... Des fois, j'entends quelque chose de plaisant et plus souvent, je suis obligé de zapper...

LP - Si c'était à recommencer, referiez-vous tout ce que vous avez fait ?

JL - C'était difficile à notre époque mais je crois que ça l'est encore plus aujourd'hui. La compétition est encore plus forte et avec les gens qui achètent moins de musique. La musique c'est maintenant secondaire, les gens s'amusent avec les ordinateurs. Et puis, pour déranger un public, l'inciter à venir voir ton spectacle en salle, ils ont besoin d'en avoir envie en maudit ! Présentement, ce sont les stand-up comics qui attirent le monde. Les chanteurs ont de la misère.

LP - Une chanson comme "Méo Penché" est extrêmement connue et elle a été reprise par plusieurs artistes. Est-ce qu'un auteur arrive à vivre au Québec des droits d'auteurs d'une chanson ?

JL - Non. Avec l'équivalent, en proportion, en Europe, je vivrais avec "Méo Penché". Ici, ça prendrait au moins cinq à six succès comme celui-là. Ici, tout n'est pas rapporté. Mes chansons, on les a fait dans les cabarets pendant des années et ça ne payait pas. S'il fallait que l'on me rembourse toutes mes chansons qui ont été interprétées dans les cabarets depuis quarante ans, je serais riche !

LP - Il y a beaucoup d'emphase qui est mis là dessus aujourd'hui, il y a des organismes tel la SOCAN qui travaillent sur ce sujet. Sentez-vous que cela va changer ?

JL - Ça s'améliore un peu, mais c'est très lent. Il y a la SODRAC qui a été mise sur pied pour la vente de disques. Mes chansons rapportent avec cela. Les autres, c'est le "air play", lorsque ça joue à la radio. Méo Penché a joué 37 000 fois à la radio.

LP - Lorsque vous effectuez la rétrospective de votre carrière, quels sont vos meilleurs et vos pires coups ?

JL - Moi je ne regrette rien. Je crois qu'il serait difficile de recommencer et de faire différemment de ce que j'ai fait. J'en suis heureux et assez satisfait. Le meilleur coup c'est d'avoir rencontré Jean Lapointe et d'avoir formé Les Jérolas.
On a fait 25 ans ensembles ! On a fait une grosse gaffe une fois. On a donné une audition à New York chez une grosse agence de spectacle. Nous n'étions pas en forme et nous n'avons pas été assez fins pour remettre l'audition. On n'avait même pas besoin de la faire, mais on voulait montrer notre numéro au complet. Ça n'a pas aidé après le Ed Sullivan Show...


LP - Merci Jérôme !

JL - Ce fut un plaisir.