Le Parolier rencontre...
Jérôme Lemay

Deuxième partie : Les Jérolas (1955 - 1974)




LP - Avez-vous débuté les spectacles immédiatement après la rencontre avec Jean Lapointe ?

JL - Non. J'avais dit à Jean : "Tu fais un bon show tout seul, tu n'as pas besoin d'un partenaire !". Et lui de répondre : "Ouh... tu vas comprendre pourquoi !". De tous ceux qui n'y croyaient pas beaucoup, quand on commençait à répéter, y'en a une qui a eu le flash et c'est la mère à Francine Grimaldi. Elle a dit lorsqu'elle nous a vu ensembles: "Vous autres, si vous restez ensembles, si vous continuez à travailler, vous aller faire un malheur !". J'ignore comment elle a vu ça... Jean quant à lui y croyait beaucoup.

J'avais déjà des idées de chansons et lui aussi en avait. On a commencé à faire un petit numéro de huit minutes. Jean faisait Liberace et moi je faisais "Brother" George. Je faisais Tino Rossi et Luis Mariano. Lui, il faisait Gilbert Bécaud et Charles Aznavour. On s'est arrangé pour aller à un endroit où l'on débutait une revue de Maurice Gauvin; à la Barak du Café Minuit à Montréal. Notre gérant, Charlemagne Landry, en était le propriétaire. Celui-ci a fait venir des réalisateurs, des gens de la radio, de la télévision et des journaux. Et là, ça a été la trouvaille ! Les journalistes ont commencé à dire : "Le dessert du show c'est les Jérolas !", et on n'y était que huit minutes !

Par la suite, ils nous ont invités à la télévision et le 1er janvier 1956, on a fait "Music-Hall" à titre de découverte de l'année, avec Félix Leclerc. Et ça a toujours monté, tout le temps... Notre force, c'était la scène. Pour une personne qui nous a pas vu sur scène, c'est difficile de dire ce qu'était les Jérolas. Il y avait une magie qui se faisait entre Jean et moi. Le contraste des deux, le noir et le blond, le comique et le plus sérieux. Les gens disaient : "Lapointe prend un coup, Lemay en prend pas". J'en prenais moi aussi mais lui était tellement chaud que j'avais l'air "ben à jeun" à côté !


LP - Qui a trouvé le nom des Jérolas ?

JL - Avec notre gérant, on allait dans les bons restaurants, il avait des bonnes connections ! On a arrêté dans un grand restaurant nommé "Lindays" sur la rue Du Parc. Nous cherchions un nom et c'est le maître d'hôtel qui nous l'a trouvé en nous disant : "Vous devriez vous appeler les Jérolas: Jéro pour Jérôme et La pour Lapointe avec un "S" pour signifier les deux."

Un jour, Félix Leclerc nous a dit : "Vous devriez vous appeler les Deux Jérôme". Jean et moi avons dit : "C'est cute ça, c'est l'fun et ça fait plus québécois". Le lendemain, on raconte ça à notre gérant. " Ah non, vous avez déjà commencé à être connu sous le nom des Jérolas, on n'est pas pour commencer à changer de nom à tous les jours !". On n'a pas changé de nom... mais on l'a regretté en maudit ! Parce que plus tard, les français nous appelaient "Les Jérolasse", les américains "Les Jayrôless", ça faisait patin à roulettes, et les québécois "Les Témoins de Jérolas" !!!


LP - Vous souvenez-vous de la première chanson que vous avez fait en tant que Jérolas ?

JL - C'est le "Mambo du Canada". Mais le premier numéro que l'on a fait, c'est les Tune-Up Boys qui nous ont donné l'idée. Y'avait une chanson américaine qui disait : " I... I want... I want you... I want you to be... who ? Gilbert Bécaud !". Nous on a pris ça en français : "Je, je veux, je veux que tu sois... Maurice Chevalier !" et ainsi de suite. On faisait le numéro de cette façon et on se relancait les imitations. Au début, je ne faisais pas d'imitations, je ne faisais que du Mariano et même, je ne l'imitais pas, je le chantais. C'est Jean qui m'a montré à faire des imitations. Moi j'ai essayé de lui montrer à mettre son argent en banque mais il ne m'a pas toujours écouté !

LP - Vous souvenez-vous de votre première session en studio d'enregistrement ?

JL - Notre premier disque était "Rythme et fantaisie / L'amour et moi", un 78 tours (1956, RCA Victor, 57-5317). On a enregistré sur la rue Guy à Montréal pour la compagnie RCA Victor. Je m'en souviens très bien, bien nerveux, trop nerveux ! C'était trois heures pour les musiciens et la session. Chez RCA Victor, tu ne pouvais pas te permettre de te tromper trop souvent. En trois heures, c'était fini. Tout était enregistré en direct. S'il y avait une erreur, tu la laissais là, t'avais pas l'choix. "Méo Penché" a été enregistré direct. Même, j'ignorais quoi faire comme "chorus" de guitare, je m'en étais pas préparé. Là, je me suis dit : "Je vais faire jouer Tony Romandini, c'est un bon guitariste". Jean m'a dit : "Tu devrais jouer de la guitare toi même, on est connu comme ça". J'ai donc joué le chorus de guitare. Je me souviens que c'était en direct, tel quel, improvisé. Pour "Yakety yak", j'ai été très très chanceux, les chorus de guitare sont bons. On est ensembles partout... j'en reviens pas quand je l'écoute, on l'a presque réussi à la perfection.

LP - Il existait deux facettes à vos chansons. Il y avait le côté humoristique à la "Charlie Brown" et le côté romantique à "L'amour et moi". Qui préférait les titres humoristiques ?

JL - C'était moi. L'humour, ça se vendait ! On chantait aussi de belles chansons comme "Adieu souvenirs" (Moments to remember). On aurait pu en vendre comme les Everly Brothers. Mais, il y a eu quelque chose qui nous manquait, on aurait eu besoin d'un directeur artistique. Du côté humoristique, il n'y avait pas de problème ! Si les gens savaient comment Jean Lapointe improvisait sur scène !

LP - Vous avez aussi fait des émissions de télévision ?

JL - Oui et on a aussi fait de la radio. On n'a pas trop fait de télévision car notre gérant ne voulait pas nous brûler. On a fait deux séries, soit "Les Jérolas sont là" (1962) et "Tout le monde joue" (1972). On n'était pas tellement bons comme animateurs et on le savait. Vers la fin du duo, on a reçu une proposition de Télé-Métropole pour faire un "Two one man show" nommé "Parlez-moi d'humour". Nous avions un salaire comme jamais un artiste avait eu à cette époque. On allait accepter d'y participer mais c'est à ce moment qu'est survenu la séparation des Jérolas.

LP - Comment prépariez-vous vos spectacles ?

JL - On ne se préparait à peu près jamais ! C'est incroyable, aujourd'hui, on ne ferait jamais ça ! Moi, j'arrivais avant le spectacle avec un aide et on montait tout le système. Jean, lui, arrivait 5 à 10 minutes avant le début du show. On répétait seulement quand nous avions du nouveau matériel.

LP - Sur scène vous étiez seul à la guitare avec Jean ?

JL - Non, on avait trois musiciens qui nous suivaient. Ti-Guy Nadon à la batterie pendant quinze ans, Rolland Bourque et Claude Hébert.

LP - Au cours de l'époque dite "Jérolas", y'a-t-il un événement qui vous a marqué ?

JL - L'événement qui me revient toujours à l'esprit c'est le "Ed Sullivan Show" (23 avril 1963). Y'a rien qui peut égaler ça ! C'était une émission mondiale qui allait chercher les grandes vedettes européennes. Tout ce qui était le plus "hot" dans le showbusiness, Sullivan les recevait !



LP - Qui est venu chercher les Jérolas pour le Ed Sullivan Show ?

JL - Lorsque qu'Ed Sullivan a décidé de venir au Canada pour la première fois, le premier endroit qu'il a fait c'est le O'Keefe Center à Toronto. On y avait invité Wayne and Shuster, Ian Pierce, Connie Francis, Xavier Cugat et sa femme Abby Lane, quelques joueurs de cornemuse... alors, peut-être qu'ils se sont dit : "Ça nous prendrait quelque chose de français. Un fantaisiste peut-être ?". Ils ont peut-être vu le clip réalisé pour la CBC... on n'a jamais su ce qui c'était passé. On n'a pas été obligé de faire de lobbying pour y participer.

On était à Québec et nous avons reçu un coup de téléphone : "Est-ce que vous êtes libres pour faire le Ed Sullivan Show ?". On leur a répondu qu'on allait essayer de se libérer... on se serait libéré de n'importe quoi pour le faire ! On y a été trois jours pour répéter. On a engagé des scripteurs américains, soit Mort Lindsay pour les arrangements et Bill Foster pour la chorégraphie.


LP - Cela a dû vous ouvrir des portes ?

JL - Une fois que tu avais fait le Ed Sullivan Show, tu pouvais faire n'importe quoi, tu avais le pied dans la porte ! T'avais juste à dire : "I did the Ed Sullivan Show" et la réponse était : "Yeah, come on, I'm gonna hire you". C'est à la suite du Ed Sullivan qu'est venu les spectacles avec Woody Allen ainsi que l'Olympia de Paris.

Après le Ed Sullivan, Jean a eu un grave accident. Il a passé trois mois à l'hôpital, points de sutures sur la tête, amputé le quart des instestins. Cet accident a été une malchance pour notre percée aux États-Unis. Suite à l'accident, il a fallu six mois avant que les choses se replacent. L'intérêt pour les États s'est refroidi. Ici, on a continué à être très populaire, on n'arrêtait pas...


LP - Qu'est-ce qui a causé la fin des Jérolas en 1974 ?

JL - On n'a pas été assez fin pour faire comme les Rolling Stones. Les Stones, ça fait des années qu'ils sont ensembles et c'est un excellent exemple. Lorsque Mick Jagger est demandé pour faire des projets seul, les gars du groupe sont d'accord. "O.K. tu veux t'en aller tout seul, vas-y et quand tu seras tanné, tu reviendras". Pourquoi n'a-t-on pas fait ça ? On aurait pu le faire ! C'est certain qu'il y avait des problèmes de boisson... mais ce problème, on l'avait avant et l'on s'en tirait quand même. Si on avait été assez fins pour dire : "Bon, Jean, tu veux faire un film, tu vas faire le film et moi je vais faire autre chose. Et puis, si ça nous tente, on retournera ensembles". À cette époque-là, on ne le prenait pas comme ça. On travaillait ensemble tout le temps ou sinon, s'il y en avait un qui lâchait, ça lâchait ! S'il y en avait un qui travaillait seul, ça ne fonctionnait plus. Et pourquoi ? C'est un peu comme Beau Dommage. Ils se sont séparés chacun de leur côté, ils ont fait ce qu'ils avaient à faire et puis, ils sont revenus ensembles. On l'a fait aussi, mais ça a pris dix-huit ans ! Beau Dommage en refaisant un nouveau disque a fait des nouvelles chansons. Si jamais Les Jérolas font un autre disque, je vais essayer de convaincre Jean d'enregistrer quelques nouvelles chansons.