Le Parolier rencontre...
Jacqueline Lemay

Sixième partie : Le fil de la rivière (Les années 1990)




Le Parolier : De 1990 à 2000, vous reprenez vraiment le temps perdu. Plusieurs productions d'albums de chansons, et même de musique instrumentale et des disques pour enfants...

Jacqueline Lemay : J'ai fait connaissance avec une éditrice qui avait déjà une clientèle bien ciblée, qu'elle contactait par correspondance et dans des expositions de livres à travers le pays. Après m'avoir convaincue de reprendre sur disque mes premières chansons (Jacqueline Lemay, Des succès inoubliables), et suite à l'album Présences, nous avons, fondé une maison d'édition indépendante puis entamé une collaboration pour des créations très diversifiées. Je me chargeais de la conception, de la composition, de l'interprétation et de la production artistique, et elle de tout le côté administration et distribution, pas une mince affaire !

L.P. : Plusieurs collaborateurs ont participé à ces productions ?

J.L. : J'ai eu en effet la chance d'avoir des artistes de coeur et de grand talent qui ont spontanément collaboré à mes albums. D'abord, une série de trois disques de chansons traditionnelles Mon folklore, la richesse d'un héritage, avec la participation dynamique et inventive d'Édith Butler. Ensuite j'ai composé pour deux albums de musique instrumentale "Un temps de paix", avec guitare et voix sans parole, où Jean-Pierre Zanella apporte une touche des plus heureuses avec la flûte traversière. Puis, Lumière sur mes pas, sur lequel j'ai travaillé avec André Proulx au violon, et aux claviers Georges Tremblay, ces derniers ont également participé à la composition. Au violon, André a donné une interprétation étonnament sensible et émouvante. Ces disques ne sont pas du style "nouvel-âge", ce sont des mélodies d'ambiance, pour la détente et le calme.

L.P. : Suit un album de chansons douces, "Tendres mélodies" où vous êtes interprète.

J.L. : Nous voulions faire un disque avec des classiques de la chanson française, dans une ambiance de douceur et d'intimité, pour les enfants. Finalement, beaucoup l'apprécient aussi. Tout l'accompagnement est acoustique. On y trouve "L'eau vive", "Petite fleur" "Le loup, la biche et le chevalier", "File la laine " etc..., sur des arrangements bien conçus du pianiste Réal Léveillée avec la participation spéciale de Bob Cohen à la guitare, et de Jean-Pierre Zanella à la flûte traversière. Puis, à la demande des Éditions du renouveau pédagogique (E.R.P.I.) j'ai produit, écrit et interprété deux nouveaux albums pour enfants."Un chat en pyjama" sur les arrangements de Daniel Mercure et "Drôles d'animaux" avec Georges Tremblay.

L.P. : Au printemps 1997, au Spectrum de Montréal, commence une série de spectacles que le public va adorer: "La Mémoire des Boîtes à chansons". Vous y avez participé...

J.L. : Ah oui, quelle formidable expérience ! C'était la soirée animée par Claude Léveillée, entouré, selon la formule établie, par des chansonniers qui avaient fait la belle époque des boîtes. Il y avait une complicité incroyable, une amitié spontanée, très émouvante avec l'auditoire. Le public en redemandait, on aurait dit qu'il ne se rassasiait pas d'entendre enfin les "textes" des chansons, sans fla-fla autour, portés seulement par les mélodies. On sentait que les gens retrouvaient avec nostalgie une ambiance unique, ce contact direct avec l'artiste comme au temps des boîtes à chansons.

L.P. : Vous y avez interprété "Le Québécois".

J.L. : Oui, et j'ai été très émue de l'accueil enthousiaste, presque délirant, du public pour cette chanson. Une anecdote... comme c'était le jour de ma fête, un 23 mai, des amis viennent chez moi après le spectacle et on ouvre le vin pour célébrer, je ne me soucie pas de la fatigue car le lendemain je n'ai pas à chanter, seulement à prendre l'avion pour me rendre à Ville-Marie, au Salon du Livre du Témiscamingue. Au moment de partir pour l'aéroport, je reçois un téléphone de Radio-Canada pour chanter "Le Québécois" à l'émission "Le Point" de Jean-François Lépine le jour même. Il y recevait deux austères spécialistes de la question constitutionnelle. Le contexte était plutôt comique, mais les propos on ne peut plus d'actualité... Ce fut un beau moment. Mais il y avait du hockey ce soir-là et l'émission a passé à minuit moins quart ! Je devrais peut-être recourir à l'hypnose pour savoir qu'est-ce qui est arrivé dans mon enfance pour que je boycotte inconsciemment ma publicité ! (Rires)

L.P. : En 1999, vous enregistrez votre plus récent album."Écris-moi un mot" et vous présentez un spectacle avec plusieurs chansons de ce disque, au Studio Théâtre Du Maurier de la Place des Arts.

J.L. : Oui, faire ce disque "Écris-moi un mot" était important pour moi. Car certaines chansons n'avaient jamais été enregistrées ou l'avaient été dans un autre contexte. J'avais vraiment envie de mettre sur un album du troisième millénaire des titres comme "Jamais je n'ai reçu de vous", "Mon aïeule acadienne", "Écris-moi un mot", "Qui je suis", "Il neige"... cette dernière, je l'avais faite souvent en spectacle, en France entre autre où on l'adorait on devine bien pourquoi, la neige, l'exotisme... Un soir que je la chantais dans la boîte de la rue Ste Catherine, Gilles Vigneault m'a dit : "Tu as là un petit chef d'oeuvre !" C'était important pour moi que ces chansons soient disponibles. Au Studio théâtre Du Maurier, elles étaient bien sûr au programme tout comme plusieurs chansons de l'album "Présences", "Le fil de la rivière", "Seras-tu toujours mon ami", "On a tous le même âge" et des chansons teintés d'humour également. Les journaux n'ont pas parlé du spectacle, puisque les chroniqueurs n'écrivent pas de critique quand l'artiste ne se produit qu'un seul soir. C'est dommage, il y avait de la magie dans la salle et sur scène, c'était extrêmement chaleureux ! Avec Georges Tremblay au piano, Richard Ring à la guitare et Jean Pellerin à la contrebasse, on a créé une symbiose que le public partageait avec un plaisir évident.



L.P. : Décidément, de 1990 à 2000, votre emploi du temps ne vous a guère laissé le temps de respirer...

J.L. : C'est assez exact, car en plus de produire ces disques, de composer, de chanter, je donnais aussi des spectacles pour diverses audiences, centres culturels, regroupements, événements spéciaux... Entre 1993 et 1997, j'ai fait deux tournées d'un mois en France dans la région des Volges, présentant un spectacle intitulé "Le Québec à travers ses chansons !" Je devais aussi être présente dans les Salons du Livre du Québec, et au Salon francophone de Toronto où j'ai présenté des animations à plusieurs reprises. Je me demande parfois si une année ne comptait vraiment que douze mois... Ma collaboratrice à la production, Françoise Gravel, était un bourreau de travail, fallait bien que je suive...