Le Parolier rencontre...
Jacqueline Lemay

Troisième partie : Un long voyage (Les années 1960-1970)






Le Parolier : Suite à votre départ de chez les Oblates, qu'est-il arrivé côté chansons ?

Jacqueline Lemay : Déjà mes textes avaient évolué vers plus de poésie et de satyres sociales, avec un certain humour. Je faisais la tournée des boîtes à chansons du Québec où se produisaient les Claude Gauthier, Jean-Pierre Ferland, Pierre Létourneau et Pierre Calvé. De Québec, j'ai déménagé à Montréal en 1967. La maison de disque Columbia venait de me faire enregistrer une deuxième 33 tours, "Un long voyage", sur les arrangements de Gaston Rochon. Ce disque faisait suite à plusieurs autres 45 tours, dont un enregistré avec les arrangements musicaux du gentil et génial André Gagnon. On appelait cela les super quarante-cinq tours parce qu'ils contenaient quatre chansons. Cette année-là, j'ai été engagée en vedette au Patriote de la rue Ste-Catherine. J'ai été engagée dans les spectacles de l'Expo et au Théâtre de Verdure un soir où Diane Dufresne assurait la première partie !!! Ça semble incroyable, n'est-ce pas ? Je n'oublierai jamais ce que j'ai vu dans la coulisse: elle répétait une chanson américaine très jazzée et je me disais, cette fille, mon Dieu, quelle voix ! À cette époque, au début de sa carrière, elle ne communiquait pas beaucoup avec le public. Les choses changent...

L.P. : Les années soixante-dix commencent par un séjour en France.

J.L. : J'y étais déjà allée auparavant, mais cette fois c'était à titre de boursière du gouvernement. Pendant près de cinq mois, j'ai vu des spectacles, j'ai créé des liens avec des chanteuses françaises et j'ai suivi des cours avec deux professeurs dont Jean Lumière qui a fait travailler toute une génération de chanteurs et chanteuses là-bas. Je voulais "baisser" ma voix... De retour au Québec, j'ai repris les spectacles dans plusieurs boîtes et salles de la province, puis régulièrement au Patriote de Montréal où je partageais le même programme que les Robert Charlebois, Claude Léveillée, Félix Leclerc, Les Cyniques. Jusqu'à la fin de cette décennie, pratiquement chaque année, j'ai "fait" le Patriote de Montréal et celui de Ste-Agathe. En plus de mes propres chansons, "Identité", "Si tu vois la mer", "Ce que j'ai vu au matin", "Le Québécois", "Jamais je n'ai reçu de vous", "Il neige", j'interprétais des oeuvres de l'auteur-compositeur français Ives Simon et de Gream Allwright, des textes savoureux, de fines satires sur la société.

L.P. : Vous n'avez pas chômé. Vous avez participé à une pièce de théâtre avec Raymond Lévesque, et aussi à une adaptation de Gratien Gélinas, "Rita Joe", à La Comédie Canadienne. De plus, vous avez fait quelques séjours en France où on était intéressé à vous faire "passer en vedette américaine" à Bobino, une salle où chantaient les Barbara, Jacques Brel, Anne Sylvestre et autres ?

J.L. : Cette expression signifiait chanter en lever de rideau, tout au plus 3 ou 4 chansons, une formule en vogue pour faire connaître un nouvel artiste. J'ai auditionné, c'était dans le sac... puis il y a eu une rupture entre la personne au Québec qui me représentait et ses "contacts" sur place ! C'est à croire qu'il existe des raisons occultes qui fait que certaines choses ne marchent pas. Comme, de façon tout aussi étrange, quelque temps plus tard, j'ai manqué l'opportunité de faire la première partie d'Alain Barrière à la Place des Arts, ce qui aurait constitué une rampe de lancement incroyable.

L.P. : Votre feuille de route fait état en 1973 d'une tournée de près d'un an avec la troupe folklorique Les Feux Follets... Vous dansiez ?

J.L. : Non, non !! (Rires) Déguisée en acadienne, le bonnet typique sur la tête pour les besoins du folklore, j'interprétais deux chansons en anglais et en français. C'était une troupe canadienne ultra professionnelle créée à l'Ile du Prince Édouard et qui s'était auparavant produite à l'Olympia de Paris. Partout où nous passions, le public ovationnait le spectacle. Une quarantaine de danseurs, deux chanteurs, un garçon et moi, accompagnés d'un orchestre imposant. Nous sommes allés partout, dans les plus grandes salles, à commencer par Wilfrid-Pelletier à Montréal et jusqu'à Vancouver.