Le Parolier rencontre...
Jacqueline Lemay

Deuxième partie : Apôtre à vingt ans (Les Oblates)




Le Parolier : Au début de la vingtaine, vous faites partie d'une communauté religieuse nommée les Oblates...

Jacqueline Lemay : Depuis mon adolescence, j'étais partagée entre deux attirances: la musique et le désir de me dépasser, de faire quelque chose d'exceptionnel. Je venais d'une famille très pratiquante, j'avais de l'idéal, alors j'ai tout donné, ma jeunesse (j'adorais sortir avec les garçons et danser) et mes rêves de chanteuse, et je suis partie avec pour tout bien une valise et ma détermination. Je me donnais au Seigneur !

L.P. : Vous n'aviez jamais imaginé que la chanson allait vous rattraper ?

J.L. : Tout cela est arrivé tellement vite. La rumeur s'est répandue que je chantais et, un jour, le Père fondateur, Louis-Marie Parent, m'a dit : " Écoute, tu es faite pour le public, tu as du talent, il faut que tu l'exploites". Cet homme a permis à beaucoup de jeunes femmes de poursuivre leurs études, de développer leur potentiel au maximum. "Demande à ton frère de te trouver une guitare et on va la payer". J'enseignais alors à St-Charles-Garnier de Sherbrooke. Il me semble encore voir Jérôme arriver avec une superbe Martin, j'ai encore le souvenir de cette odeur de velours neuf de l'étui ouvert... Depuis un certain temps déjà, j'enfilais une composition après l'autre. Les sujets me venaient avec une incroyable facilité. J'en composais parfois sept ou huit par mois tout en enseignant. J'étais alors directrice d'une école et j'avais 21 ans !

L.P. : Vos chansons ont connu un succès immédiat ?

J.L. : Oui. Pendant cinq ou six ans, j'ai chanté partout au Québec, et pas seulement dans les institutions d'enseignement. J'enregistrais un quarante-cinq tours après l'autre, tout en perfectionnant le côté vocal par des cours de chant et en étudiant la guitare classique. Puis, mon premier 33 tours, intitulé "Compagnon" (1962) qui s'est vendu à 60 000 exemplaires ici, est sorti en France pour les Studios SM et suscitant là-bas des réactions enthousiastes. La revue Music-Hall a dit : "La dernière surprise de nos amis canadiens" et le journal Télérama a écrit : "Une voix d'or qui chante avec enthousiasme la joie de vivre". Ici, les journaux ont boudé la sortie de ce disque, il faut savoir qu'en 1962 la Révolution Tranquille battait son plein et il était de bon ton de rejeter, avant même d'écouter, tout ce qui risquait d'avoir une connotation religieuse. Ce qui n'empêchait pas le public qui me suivait depuis le début de rester fidèle, d'acheter mes disques et de venir m'entendre en spectacle.

L.P. : Ces chansons n'étaient pas, certes, prêchi-prêcha...

J.L. : Elles étaient très positives. Je crois que c'est leur côté très gai et en même temps très mélodique qui ont fait leur succès.



L.P. : Cela se passait en même temps que les Pères Duval, Bernard et Soeur Sourire qui chantaient aussi ?

J.L. : On n'a pas d'idée à quel point ces chansons étaient populaires. En France, le Père Duval, qui d'ailleurs faisait d'excellentes chansons, était reconnu dans la rue, ses disques se vendaient par milliers. Ici, au Québec, mes albums se sont vendus à plusieurs milliers d'exemplaires, je faisais avec ma guitare la tournée de tous les collèges de la province, et des salles paroissiales, les "centres culturels" de l'époque, de Gaspé au nord-ouest de l'Ontario, de Chibougamau aux villes de la Nouvelle-Angleterre. Fréquemment, encore aujourd'hui, des gens me rappellent ces refrains qui ont marqué leur jeunesse. Route Claire, Semez la joie, Regardez, Paix du soir, Si tu vois la mer, Merci, Monsieur le Bonheur...



L.P. : Vous avez écrit cette expérience dans un livre, je crois ?

J.L. : Oui, "Le temps d'une chanson" publié par les Éditions Fides en 1997.

L.P. : Puis, votre route a pris un autre tournant...

J.L. : L'engagement que nous prononcions dans cet institut se renouvelait à chaque année. Or des choses avaient changé, j'avais mûri, le monde autour de nous se transformait et tout naturellement j'ai quitté. Mais cette période reste marquée au coin de la sérénité pour moi, je n'ai jamais regretté, au contraire cela m'a procuré une certaine force intérieure.