Le Parolier rencontre...
Édith Butler

Quatrième partie : Avant d'être dépaysée
(Les débuts professionnels)





Le Parolier : Vous avez lancé votre premier album " Avant d'être dépaysée " en 1973.

Édith Butler : J'avais reçu plusieurs demandes pour faire un album, mais moi je ne m'en allais pas là dedans, je ne me voyais pas comme une chanteuse populaire, je n'y pensais pas. On m'offre un contrat au Japon, O.K. on y va. L'Irlande pour trois semaines ? Wow ! Let's go, j'emmène ma soeur ! Je faisais ça pour le plaisir, parfois je n'étais même pas payée et d'autres fois on me payait avec des bracelets d'agates... c'était l'époque du macramé ! (Rires) Je ne faisais pas ça pour gagner ma vie. On avait un plaisir fou à faire les boîtes à chansons et à se promener avec nos guitares.



L.P. : Qu'est-ce qui vous a décidé à faire le grand saut, à enregistrer finalement un disque ?

É.B. : En 1973, j'ai décidé de ne pas retourner à l'Université Laval car je me suis rendu compte qu'il y avait quelque chose qui marchait fort pour moi et qui fonctionnait vraiment bien et qui était facile à faire. J'ai pensé : " J'aurai le temps de retourner à l'université pour compléter ma maîtrise plus tard ". Et en 1973, j'ai rencontré Lise Aubut et il y avait un nouveau groupe qui arrivait : Catherine Lara, Marie-Paule Belle... Je me suis dit : " Il faut que je fasse quelque chose de ma vie. Pas juste que ce soit le " fun " de faire de la musique, il faut que ce soit structuré ". Lise Aubut a donc pris en charge ma carrière et j'ai produit mon premier album.

L.P. : Lise Aubut était donc déjà présente dès le premier disque ?

É.B. : Je l'ai rencontrée pendant que j'étais à préparer mon premier album. La compagnie Columbia produisait deux artistes, Catherine Lara et moi. Et Lise avait le choix de s'occuper de l'une ou de l'autre. Quelqu'un lui a dit : " Occupe-toi donc d'Édith Butler, je l'ai entendue et c'est très bon ". Elle avait donc un son de cloche et j'ai été chanceuse puisqu'elle m'a choisie !

L.P. : Vos premiers disques n'étaient pas folkloriques.

É.B. : Non, j'ai fait dix ans de musique traditionnelle jusqu'à ce que je rencontre Daniel DeShaime et à ce moment, nous avons commencé à écrire des chansons qui parlaient de l'Acadie. Je crois que j'ai toujours mis une ou deux chansons folkloriques dans mes albums, jusqu'à ce que je fasse les partys. Quand les partys sont arrivés, on a davantage fait des rigodons.



L.P. : Vers 1975, vous avez fondé avec Lise Aubut, Angèle Arsenault et Jacqueline Lemay, une compagnie nommée S.P.P.S. ( Société de Production et de Programmation de Spectacles). C'était presque une première puisque que cette compagnie était composée que de femmes ! Qu'est-ce qui vous a poussé à fonder cette entreprise ?


É.B. : J'avais un contrat avec Columbia et nous avons fait le disque d'Angèle Arsenault. On a passé toutes les compagnies et personne n'en voulait. Donc on s'est dit : " On va le faire nous mêmes ! " . Et... on l'a sorti et ce fut un succès immédiat. Les grandes compagnies s'en mordaient les pouces. Ensuite, nous avons produit chacune nos propres albums, et moi c'est toujours avec cette compagnie que je fais les miens. Ce n'est plus S.P.P.S. puisque le nom a été changé pour Kappa.

L.P. : Que signifie Kappa ?

É.B. : Ça signifie deux choses : la lettre grecque et aussi une légende japonaise. Au Japon, il existe une petite bête qui vit sous la terre, elle est moitié crapaud et moitié homme. Elle a un petit bol sur la tête. Dans le bol, il y a un petit creux avec de l'eau, ce qui lui donne sa force. Parfois, la bête peut être méchante avec toi, alors dans ce cas, tu dois la saluer. Elle va alors te saluer, l'eau va tomber par terre et elle perdra sa force. C'est un kappa !

L.P. : De 1973 à 1980, vous avez produit six albums, votre carrière publique a vraiment démarré à cette époque.

É.B. : Un moment donné, je faisais beaucoup, beaucoup de télévision. Je me rappelle, une fois j'ai fait près de 25 émissions de télévision avant Noël. Il y avait plein d'émissions de variété qui contenaient de la musique. Il y avait moins de talk-show et presque pas d'humour. L'humour c'était Gilles Latulippe ! (Rires) Alors qu'aujourd'hui, si c'est pas de l'humour, tu ne peux être là, c'est complètement inversé... aujourd'hui ce sont les informations et l'humour.

L.P. : Étant donné que vous abordez ce sujet... comment voyez-vous la situation actuelle, c'est-à-dire, le fait d'avoir moins de canaux de diffusion pour la chanson ?

É.B. : Moi, je trouve ça dommage parce que je pense que la chanson est comme un porte-parole de l'âme d'un peuple. Je crois que c'est probablement de notre faute, peut-être que si nous nous étions battus... on croyait que la chanson et la musique étaient là pour rester. Les journalistes, eux, se sont vraiment battus pour avoir leur créneau. Ils se sont tellement démenés qu'ils ont fini par avoir leurs propres chaînes de télévision ! Et nous autres, on n'a rien dit, on a laissé faire ça, on ne s'est pas battu. C'est la même chose pour les humoristes... ils sont puissants, structurés et bien placés. Les chansonniers sont chacun dans leur coin avec leur guitare... on s'est battu pour les droits d'auteurs, mais le reste nous est passé sous le nez.