Le Parolier rencontre...
Édith Butler

Deuxième partie : Ma vie est musique




Le Parolier : Avant d'entrer à l'Université Laval, vous avez été au Collège Notre-Dame de l'Acadie.

Édith Butler : Je suis partie de mon village dans le but de faire mon BAC es art au Collège Notre-Dame de l'Acadie. Je me suis retrouvée pensionnaire dans ce collège avec des professeurs extraordinaires, il y avait Antonine Maillet et des gens comme ça. Il y avait de l'effervescence, de la culture, on apprenait. Cécile Maillet, la soeur d'Antonine, arrivait de Paris et nous apportait des disques de Jacques Brel, Édith Piaf et autres. Nous, les bachelières, avions un salon muni d'un tourne-disque. Alors, tous les soirs on écoutait "Ne me quitte pas, ne me quitte pas" pendant des heures et nous n'étions jamais tannées. "Mais comment est-ce qu'il a pu faire ça ? Il me semble que si j'avais écrit ça... ne me quitte pas... on se serait déjà tannées". Mais lui, ça continuait et la façon qu'il le disait... aaahh... j'en ai encore des frissons ! (Rires)

Pendant l'été, avant que j'aille au Collège, il y avait les Bozos (Clémence Desrochers, Jean-Pierre Ferland, Claude Léveillée, Hervé Brousseau et Jacques Blanchet) qui étaient venus par chez nous. On se rend à Bathurst pour les voir. À la fin du spectacle, ils demandent aux enfants dans la salle : " Y a-t-il quelqu'un qui veut venir nous aider pour donner des albums ? ". Je me lève et y'a une autre jeune fille qui se lève de l'autre côté de la salle. À la fin, on en donnait un chaque... j'ai pris le disque de Jean-Pierre Ferland et l'autre fille celui de Claude Léveillée. On s'en retourne comme pensionnaires à Notre-Dame de l'Acadie... le soir lorsqu'on écoutait Jacques Brel et Édith Piaf, nous, on avait nos albums de Ferland et Léveillée. On a donc commencé à écouter ça. Ce qui nous fascinait c'était la façon dont les mots étaient agencés et placés sur la musique. Nous n'étions pas habituées, on écoutait de la musique western bien carrée... c'était phénoménal !


Les quatre années que j'ai passées là-bas sont des années où tout explosait du côté artistique. On découvrait qui on était car les femmes qui nous enseignaient étaient tellement ancrées, c'était des femmes de la terre, des femmes de culture acadienne. Elles nous enseignaient notre culture, elles nous donnaient la fierté de rester acadiennes, de continuer à parler notre langage ! Antonine Maillet, qui y enseignait, écrivait des pièces de théâtre et nous les faisait jouer, nous étions comme des cobayes. On sentait qu'il y avait quelque chose qui s'en venait, qui allait aboutir. À l'époque y'avait personne... pas d'auteur, pas de peintre, pas de chansonnier... quelque chose se préparait et on savait qu'on en ferait partie !


L.P. : Qu'est-ce qui vous a amenée à l'Université Laval ?

É.B. : Un été, des professeurs de l'Université Laval sont venus dans mon village et ont demandé aux gens s'ils connaissaient des " informateurs ", ils cherchaient des gens avec un grand bagage de contes, de légendes et d'histoires qu'ils voulaient enregistrer. Les gens ont dit : " Allez voir Édith Butler à Paquetville, elle les connaît tous les vieux ". Je les ai donc promenés à travers la région du Nord-Est du Nouveau-Brunswick. Lorsque est venu le temps de partir, ils m'ont dit : " Pourquoi ne viens-tu pas à l'Université Laval en septembre prochain ? " Je ne savais pas trop ce que je voulais faire. J'avais fait un BAC en art et ensuite un BAC en enseignement. Maintenant, on m'offrait de faire une maîtrise en ethnographie traditionnelle, en lettres, car j'avais tout pour le faire.

J'ai finalement décidé d'aller à Québec. J'ai fait trois ans de cours pour arriver à ma maîtrise. J'ai étudié entre autre avec Luc Lacoursière, Roger Matton et Monseigneur Savard. J'étais la seule élève à avoir choisi le cours de Roger Matton, ça m'a permis de passer des heures, des heures et des heures à écouter de la musique. C'est lui qui m'a enseigné la musique indienne, japonaise, chinoise... l'ethno musicologie. Personne n'osait s'aventurer là-dedans et moi j'ai dit " oui ". On pouvait passer dix heures à écouter et à discuter, nous étions tous les deux seuls, pour moi c'était extraordinaire. Et il y avait Luc Lacoursière qui était le grand maître de la tradition orale, des us et coutumes, de l'architecture, des costumes, de la chanson, des contes et des légendes.


L.P. : Que pensiez-vous faire avec ces études ?

É.B. : Avec ces études, je devais faire l'ouverture du Centre d'Études Acadiennes à Moncton car l'Université venait d'ouvrir.