Le Parolier rencontre...
Dominic Clément

Troisième partie : Les concours et la persévérance






Le Parolier : L'expérience de Granby, a-t-elle été bénéfique ?

Dominic Clément : Il y avait 950 personnes dans la salle, des gens qui écoutent, qui ne prennent pas un coup... c'est une belle expérience ! Mais est-ce que ça donne autre chose ? Non. Je dirais que ça donne un drôle d'effet... on donne le bonbon avant le début de l'évolution d'une carrière normale. Tu es dans le concours dans une salle de 950 personnes qui t'écoutent, t'applaudissent... et après ça ?

Mon rêve serait de faire un concours et d'offrir un suivi ainsi que des ateliers de formation sur l'industrie de la musique. C'est une maudite industrie ! Le talent et les chansons, ça ne représente que 5% du produit. Le reste, c'est du marketing, de l'argent sale, des plogues, des contacts, c'est effrayant !

Le talent n'a plus rien à voir, ce n'est plus comme au temps de Claude Gauthier et de Félix Leclerc. Tu faisais une chanson et ça passait à la radio. Aujourd'hui, tu choisis un extrait de ton album et il faut que tu te paies un agent de promotion qui coûte entre 2 000 $ et 3 000 $ par chanson. Le " tracking " d'une chanson dure trois mois. L'agent appelle toutes les stations de radios du Québec et du Canada francophone à tous les deux semaines, il fait un suivi de la chanson. " Fais-tu tourner Dominic Clément ? Pourquoi n'est-il pas sur ton palmarès ? ". Mais si tu n'as pas d'agent de promotion, oublie-ça, tu ne tourneras jamais ! Personne ne va écouter le CD lorsque celui-ci arrivera à la station de radio. Il vont le mettre sur un tablette et attendre que l'agent de promotion appelle : "Qui est Dominic Clément ? C'est quoi la compagnie Le Frère de l'Autre" ?


L.P. : Ils n'ont pas la curiosité de voir si c'est un nouveau produit, qu'il y a peut-être quelque chose d'intéressant ?

D.C. : C'est très rare. J'ai été animateur à la radio pendant deux ans à Maniwaki. J'étais " morning man ", j'ai fait à peu près tous les quarts de travail et je sais comment ça fonctionne. Il y a un directeur musical qui attend que le téléphone sonne. Pour une chanson, il y a un agent qui appelle et on le met sur notre palmarès. Pour une autre, on l'a met sur l'étalage poubelle et on attend, c'est comme ça... Et ça, c'est encore pas si mal parce que c'est en région. À Montréal, c'est une autre paire de manche ! Ça te prend ça et bien autre chose en plus. Il faut que tu connaisses le directeur musical de la radio et il faut que tu fasses partie d'une compagnie.

Par exemple : un extrait de Notre-Dame-de-Paris... ça a tourné à plusieurs reprises, il y a un public pour ça. Mais il y a un public pour autre chose ! Pourquoi est-ce qu'il y a plein de talents qui ne tournent pas à la radio ? Plein d'artistes ont des albums de qualité très potables qui ont coûté 20 000 $ au lieu de 200 000 $. Rendu à ce niveau, le public n'entend plus la différence ! Il existe des compresseurs à la radio, ça sonne pas mal égal. Mais lorsque l'on a annoncé la comédie musicale de Notre-Dame-de-Paris, les producteurs on acheté pour des milliers de dollars en publicité à un certain poste de radio. Ils ne vont quand même pas se virer de bord et ne pas faire jouer les chansons !!!

Pour en revenir à Granby... tu joues dans une salle que tu ne mérites pas encore parce que tu n'as pas encore assez travaillé ! C'est un avant-goût. Ça va prendre quelques années avant d'avoir une salle de mille personnes ! C'est seulement un aperçu, il n'y a aucun suivi. Un concours intéressant dirait : " Hé ti-cul, tu as du talent ? Il va falloir que tu aies de la volonté en maudit, plusieurs contacts et de l'argent ! ". Ça, on ne te le dit pas, tu l'apprends sur le terrain et ça prend du temps à l'apprendre.


L.P. : Ça ne vous décourage pas de voir tout ça ?

D.C. : Je vais donner un exemple. Une grande radio de Montréal qui a un million d'auditeurs. Il y a un gars assis derrière son pupitre qui décide que ta chanson n'est pas bonne, qu'elle n'a pas le son du poste. C'est lui qui a décidé ça ! Mais lui, il prend la parole pour un million de personnes ! " Je décide aujourd'hui que Dominic Clément ne tournera pas sur les ondes ". Mais, le million de personnes a-t-elle le droit de décider ? Va-t-on me donner une chance, une seule ? Fais tourner ma chanson et si tu n'as aucun appel, si personne ne te demande : " Qui est-ce ? ". Si tu n'as qu'un seul appel qui te dit : " Cette chanson-là, c'est pourri ", flushe-là, c'est pas grave ! Mais donne-moi une chance !

Quand je fais des spectacles, les gens viennent me voir, il achètent mes disques et me disent : " Comment se fait-il que je n'ai jamais entendu ça avant ? ". Je n'ai jamais eu de mauvaise réaction. Mais ce gars-là qui est assis derrière son pupitre, qui représente un million d'auditeur, il vient de décider un matin : " Dominic Clément, je n'aime pas sa face ! Il ne tournera pas ici !!! " ou " Il n'a pas pris de publicité " ou " Ce n'est pas notre son ".... Mangez donc d'la marde !


L.P. : Est-ce que vos chansons jouent ?

D.C. : Tous les postes à l'exception de trois grosses stations de Montréal qui ne veulent pas me faire tourner. Ça joue sur Radio-Canada, Galaxie, C.K.A.C., les radios en région, les radios communautaires, etc. Y'en a une cinquantaine qui me jouent. J'ai fait le top 100 québécois avec " Laissez-moi de l'air " (no.29). J'ai fait la seizième position avec " Ça t'tenterais-tu ? "... avec toutes les stations qui ne me jouent pas. Imagine si ça tournerait...

Le problème, ce n'est pas le public. Moi, j'ai été à Hearst, je n'avais pas d'album sur le marché, seulement le simple "Laissez-moi de l'air" qui a bien tourné. J'arrive là-bas et tous les gens connaissaient la chanson par coeur dans la salle et ils l'aimaient ! Pourquoi ne veulent-ils pas la faire jouer ?

La réalisation n'est pas bonne... alors, on engage un réalisateur à la mode qui décide d'ajouter des petits sons électroniques ici et là. Ce gars-là se retrouve sur environ dix albums. Il coûte environ 7 000 $ par chanson, seulement pour réaliser et ce, à part des musiciens, du studio, etc. Ce gars-là a un nom, il va s'en servir pour faire de l'argent. Mais moi, si je prends un nouveau qui a de bonnes idées et que je réalise une partie moi-même et que ça sonne bien ? Ah non, tu n'es pas à la mode, tu n'as pas le son ! C'est ça la " game ", ce n'est pas seulement un chanson, du talent et de la personnalité...


L.P. : Ça fait quand même une vingtaine d'années que c'est comme ça...

D.C. : Ça fait un bout de temps. Mais là, c'est rendu grave ! Tout ce qui tourne, c'est des comédies musicales ! Tu écoutes la radio et en une demie-heure, tu entends quatre chansons de Notre-Dame-de-Paris, Cindy ou Les Dix Commandements. Y'a pas juste ça dans la vie ! Mais ces gens-là, ils ont de l'argent pour faire jouer les chansons, pour acheter des publicités... ce sont des échanges de services. Un jeune qui se lance dans un concours et qui désire faire de la chanson, il est mieux de s'atteler. Lorsqu'il va apprendre ça, il va se dire : " C'est dur ". C'est à ce moment que tu sépares les enfants des adultes. Si tu as assez de volonté pour passer au travers de ça, c'est parce que tu y crois et que tu as du plaisir à le faire.

L.P. : Vous n'êtes pas là pour la richesse.

D.C. : Non. La seule chose qui compte c'est lorsque tu vois la réaction du public en spectacle, lorsque tu es seul face à eux en direct et que ça marche, c'est magique ! Tu chantes tes chansons et quelques fois, les gens embarquent. Ils ne connaissent pas les chansons et ils chantent le refrain avec toi, Ça c'est le " fun " et ça me donne la paie pour continuer. Le cachet n'est pas immense, ce n'est pas de l'argent, c'est une paie émotionnelle !